LETTRE DE BALTHAZAR (42)

de Havre Aubert (archipel de la Madeleine, Golfe du St Laurent) à Québec

du Mardi 20 Septembre au Mardi 27 Septembre 2011

Temps splendide ce Mardi matin. Les petits chalutiers de ce minuscule port de pêche arborent fièrement avec ce soleil et ce ciel pur leurs peintures fraîches et multicolores. C’est la première fois que je vois des bateaux amarrés cul à quai sans amarre vers l’avant. N’ayant pas assez de place pour celle-ci ils reculent cul à quai en plaquant leur poupe taillée au carré contre des pneus, amarrent bien sûr solidement leur tableau arrière puis tiennent leur étrave par des gardes tendues en triangle sur l’arrière vers le quai. Il vaut mieux qu’elles soient costaudes lorsque le vent souffle fort de travers !

Sur le petit et seul ponton en bois où BALTHAZAR est accosté (par 47°14’N et 61°50’W) et où ils nous accueillent gratuitement des marins sympathiques défilent pour faire des compliments admiratifs sur notre coursier (« vous avez une belle petite chaloupe ») et sur les français aventureux venus leur rendre visite. Il est vrai que, d’après notre guide nautique, seule une poignée de bateaux de plaisance québécois visitent chaque année leur archipel, alors des français venus de Bretagne via l’Antarctique ….Nous sommes adoptés par le maître du Port du nom de Réal qui tient un café et sert quelques plats modestes. Pendant que je reste à vaquer tranquillement à bord après notre promenade d’hier en voiture de location à travers les îles de Havre-Aubert, de Cap-aux Meules et de Havre-aux-Maisons, la famille Lambelin part faire un complément de visites et de courses.

Cela nous permet de déguster au repas d’épaisses et savoureuses côtes de veau des îles, veaux élevés notamment au résidus de houblon fournis par la petite brasserie voisine, côtes parfaitement préparées par Dany. Il aura fallu quand même que Maurice casse les côtes au marteau, l’os tenu dans l’étau, pour les faire entrer dans la poêle ! A bord la Ste Barbe sert à tout ! Cette petite brasserie produit la Corne de brume, d’après une recette du 17ième siècle , bière forte (9°) à l’image de ces breuvages longuement vieillis en fûts de chêne que les marins emportaient avec eux durant leurs longs voyages sur les mers froides et brumeuses de l’Atlantique Nord.

Nous quittons avec regret Havre-Aubert après le déjeuner, cet archipel de la Madeleine et ses rudes et sympathiques Acadiens, en route pour la traversée du Golfe du St Laurent et la remontée du fleuve jusqu’à Québec. Nous serions bien restés là quelques jours pour mieux les connaître mais, depuis le franchissement du détroit de Canso et l’entrée dans le golfe du Saint Laurent jusqu’à Québec nous avons près de 700 milles à parcourir avec des courants de marée compliqués à gérer. Il est temps d’y aller.

22h19 par 47°34’N et62°25’W ; BALTHAZAR file dans la nuit étoilée au Petit Largue tout dessus en route directe sur la Gaspésie dans une mer agitée. Au petit matin la mer est meilleure et BALTHAZAR passe bien les vagues plus longues. Dans la journée le vent fraîchit pour atteindre un bon force 6. Il en profite pour refuser progressivement et activer un courant contraire de 1,5 à 2 nœuds. La mer devient hachée et le bateau tosse durement en embarquant de temps à autre une lame sur le pont avant. Ces conditions devenant franchement défavorables pour faire de la route je décide d’aller nous abriter au port de la Rivière-au-Renard sur la côte de la Gaspésie et d’y passer la nuit en attendant l’accalmie et la rotation des vents annoncées par la météo pour demain. A 19h nous franchissons le musoir de la grosse digue de ce grand port de pêche, le plus important de la côte Atlantique du Canada. Quel repos de retrouver soudain de l’eau plate et les couchettes à l’horizontale après cette étape de 160 milles.

Promenade à terre après le dîner, pardon le souper (au Canada comme dans l’ancien temps le dîner c’est le repas de midi) au milieu d’un nombre impressionnant de chalutiers modernes comme on n’en voit plus dans nos ports de pêche. Installations de mise en froid, traitement et stockage du poisson, gros semi remorques réfrigérés sur les quais, projecteurs en route, ici c’est l’industrie de la pêche. Ma sensibilité particulière à l’égard du poisson (développée par les larges doses d’huile de foie de morue que me faisait ingurgiter de force ma mère pendant la dernière guerre) est soumise à rude épreuve car une forte odeur aigre de poisson empuantit les quais et imprègne tout. Cela ne me prive pas quand même d’un bon sommeil réparateur.

Nous nous trouvons ici à environ une trentaine de kilomètres par la route au Nord de la ville de Gaspé. C’est au fond de la profonde baie qu’elle occupe que le malouin Jacques Cartier érigea en 1534 une croix en bois de 9m de hauteur et déclara que cette terre appartenait dorénavant au Roi de France (François 1er). Pour conquérir un continent cela n’est pas plus difficile, il suffit d’arriver le premier (à l’époque les amérindiens comptaient pour du beurre) et de planter devant témoins un drapeau. Le problème c’est ensuite de le conserver !

Vendredi 23 Septembre 10h41 par 48°43’N 68°10’W. L’immense estuaire se resserre petit à petit. Cette nuit, relativement claire lorsque des averses de pluie fine ne faisaient pas rougir l’image radar, nous longions sa côte Sud, en la serrant quand le courant de marée était contraire, nous écartant davantage lorsque la renverse devenait favorable. Ce matin c’est le brouillard et le crachin qui dominent. Dans ces eaux (actuellement à 9°) le radar est indispensable. C’est son absence, je devrais dire sa non existence à l’époque, qui coûta la vie tout près d’où nous nous trouvons (près de Rimouski) à 1012 personnes. Le brouillard était en effet particulièrement épais cette nuit du 29 Mai 1914. L’Empress of Ireland, orgueil de la Canadian Pacific’s White Empress Fleet, entreprenait sa 96 ième traversée transatlantique, étant parti la veille de Québec en route pour Liverpool. Le navire avait échangé des sacs de courrier à Rimouski et venait de se séparer du pilote au large de la station de Pointe-au-Père (c’est là que se trouve le marégraphe donnant la référence des heures de marée pour estimer les courants forts à très forts que nous allons rencontrer) à trois milles de Rimouski. Peu après 1h30 du matin le paquebot qui venait de prendre toute sa vitesse entrait dans une collision effroyable avec un minéralier norvégien chargé de charbon, le Storstad. Eperonné pratiquement perpendiculairement, par le travers de son corps central, entre ses cheminées, le Storstad pénétrait de près de 6m dans sa coque. Immédiatement de l’ordre de 250 m3 par seconde d’eau glaciale (le dégel ne commence ici qu’en Avril) se ruaient à l’intérieur du navire blessé à mort et surprenaient dans leur sommeil les passagers et une partie de l’équipage. 14 minutes après tout était fini malgré que son capitaine ait eu la présence d’esprit de hurler par mégaphone au cargo norvégien de maintenir ses machines à fond en marche avant pour essayer de colmater le gros de l’envahissement et d’avoir le temps d’aller s’échouer sur la côte à quatre milles de là. Ce naufrage dramatique détient le triste record du nombre de victimes, immédiatement après celui du Titanic, intervenu à peine deux années auparavant, et du Lusitania torpillé en Mai 1915. Mais ce naufrage horrible tomba rapidement dans l’oubli car la guerre de 14 éclatait deux mois après. Ayons une pensée pour ces victimes en passant juste à côté de l’épave historique marquée par une bouée (par 48°37’,3N et 68°24’,6W) qui gît là par seulement 30m de fond, permettant aux plongeurs indiscrets d’aller voir ce qui fut pour beaucoup leur cercueil.

Il est maintenant midi. Le soleil a suffisamment chauffé pour disperser le brouillard. Par grand beau temps nous reposons nos yeux après une veille permanente sur l’écran radar de plusieurs heures. Au plus épais du brouillard je veillais à la table à cartes où l’écran de grande taille et de meilleure luminosité permet une veille plus précise tandis que Maurice, doublait la veille sur l’écran du cockpit prêt à mettre le pilote automatique en standby et reprendre la barre à la main pour une manœuvre éventuelle rapide d’évitement. Le trafic de gros navires est en effet ici très important ; nous avions constamment quatre à cinq gros navires que nous croisions à une distance de un à deux milles. Pour les voir avec leur route et leur vitesse l’AIS (Automatic Identification System) est une bénédiction.

La nuit est tombée. Sur la côte les feux à éclats des phares identifient la Pointe à Boisvert et les Escoumins où les nombreux cargos, porte conteneurs et pétroliers qui nous doublent embarquent leur pilote pour la remontée de ce qui est devenu maintenant un grand fleuve très large et puissant. Voilà l’anse aux Basques puis le cap Bon Désir qui annoncent l’embouchure de la rivière Saguenay. Identifié le gros phare 1 éclat trois secondes du Haut Fond Prince, où est le feu à éclats rouge période 4s de la bouée latérale qu’il faut impérativement déborder à tribord sous peine de venir se planter sur la batture aux vaches ? Avec la perspective les nombreux feux de cette embouchure compliquée se croisent et se superposent qu’il faut mettre correctement à leur place. Malgré l’arrivée à l’heure choisie pour les minimiser les courants restent forts au confluent du fleuve St Laurent et de la rivière Saguenay et la dérive du bateau complique un peu le repérage et le bon positionnement spatial de ces marques. La voilà maintenant cette première bouée à éclats rouges que je cherchais, chenal d’entrée dans la rivière identifié, allons chercher l’alignement d’entrée donné par deux feux blancs puissants situés sur Pointe Noire, gare à rester bien aligné malgré le fort courant traversier, marche en crabe d’environ 10° pour rester en ligne, protestation de Flore, tiens une grosse marmite s’empare puissamment de BALTHAZAR et le fait soudain pivoter d’une trentaine de degrés comme un fétu de paille ; c’est passé, le seuil agité de l’entrée de l’immense fjord Saguenay est franchi et nous rejoignons les eaux plus calmes de la baie de Tadoussac. Nous passons brutalement de fonds d’une trentaine de mètres à des fonds de 150 mètres, tout près de la rive. Mais qu’est ce que ces lumières brillantes sur des lignes arquées qui semblent en plein dans le village de Tadoussac ? Tadoussac serait-il devenu Las Vegas ? Mais non, ce n’est que tout près que nous réalisons que c’est un petit paquebot de croisière mouillé on ne sait comment dans cette petite baie aux grandes profondeurs et se confondant avec les lumières du village. A passer devant son étrave à moins d’une encablure, BALTHAZAR arrive en silence sur une eau calme pour accoster en douceur un des quelques pontons éclairés qui se blottissent là. A nous maintenant les nombreuses crêpes que le capitaine fait sauter dans la poêle, paré comme une soubrette par le ravissant tablier de cuisine en madras et dentelles que lui a offert Eckard à Pointe-à-Pitre lors de l’arrivée de notre première traversée transatlantique sur Marines en Décembre 2003. Coucher à minuit passé, repus, après cette étape de 240 milles depuis la Rivière-au-Renard.

Tadoussac est une coquette station touristique. On y vient observer les nombreux bélougas et baleines qui fréquentent le confluent agité de la rivière Saguenay et du Saint Laurent, observation que l’on peut faire du rivage ou de gros zodiac rapides. Tadoussac fut fondé par les français peu avant 1600 comme lieu d’échanges et de commerce de fourrures et de peaux avec les indiens Aldonguins peuplant les montagnes alentour et que nos pionniers appelaient les Montagnais. En 1600 le commerce était suffisamment important pour y établir un comptoir permanent. Mais le premier hiver fut meurtrier : sur seize pionniers seul cinq survécurent. Dur, dur…

Tadoussac c’est aussi le point de départ pour remonter le superbe fjord que constitue le Saguenay. C’est ce que nous faisons ce Samedi par un temps splendide, cap sur l’anse de l’Eternité à 28 milles en amont. De belles forêts, où les couleurs d’Automne commencent à apparaître ça et là, recouvrent les pentes des montagnes qui l’enserrent. Sans avoir l’ampleur des fjords norvégiens quelques belles parois de deux à trois cents mètres se précipitent dans l’eau et sous l’eau jusqu’à des profondeurs atteignant près de trois cents mètres. Après un mouillage tranquille dans cette nature sauvage et peu fréquentée (nous croiserons au cours de ces 56 milles deux voiliers et deux kayaks) nous retrouvons Tadoussac au soleil couchant après avoir utilisé au mieux le flot puis le jusant. Nous passons devant une anse du nom de brise culottes. Faut-il y voir une version canadienne plus à la hussarde de la course aux filles qu’évoque le bois de Trousse Chemises sur l’île de Ré ?

Levés tôt ce Dimanche matin nous accompagnons Flore et Dany qui prennent un car pour Montréal, via Québec. Flore doit en effet commencer son nouveau job chez Air Canada et s’installer pour un temps à Ottawa.

A larguer les amarres à 9h15.

Les dos arrondis des Bélougas font resplendir leur blancheur éclatante dans le soleil. Avec les rorquals qui apparaissent de temps à autres ils se goinfrent de krill dans les grosses marmites que font naître les courants de 3 à 4 nœuds que nous traversons en quittant la baie de Tadoussac et qui vont remplir le fjord du Saguenay ; vitesse surface (sur l’eau) 7,5 nœuds, vitesse fond 3 nœuds à 3,5 nœuds. Il nous faut refouler ce fort courant contraire avant d’embouquer le cours du St Laurent, après avoir viré le Haut Fond du Prince et son phare remarquable, et récupérer à temps les courants de marée favorables qui le remontent à ce moment là. Comme le montre l’atlas des courants de marée la fenêtre de sortie de Tadoussac est relativement étroite si l’on ne veut pas trop galérer : il faut appareiller à Basse Mer de Pointe-au-Père plus 2H plus ou moins 30mn. Episode de brume puis de brouillard. Plus loin un vent frais se lève et pour réduire sa force qui freine notre progression nous allons raser la côte accore. Les montagnes granitiques qui plongent dans la mer sont couvertes de forêts. Les premières couleurs de l’Automne apparaissent en tâches jaune clair, brunes ou rouges par endroits. Aperçu le long dos noir d’une grosse baleine, puis le dos plus modeste et tout blanc d’un bélouga dans les marmites qui suivent l’anse de Mange-Lard (celle d’avant s’appelle l’anse de la Ciboulette, et plus loin se trouve le Port-au-Persil, nos marins pionniers fantasmaient-ils sur la bonne cuisine de leurs foyers domestiques qu’ils quittaient pour deux ou trois ans ?). 40 milles plus loin nous entrons vers 15h30 nous abriter dans le petit port de Cap-à-l’Aigle avant que la renverse ne nous renvoie à la case départ.

IL faut, au fur et à mesure que l’estuaire se resserre impérativement étudier soigneusement les courants et les heures de marée le long de la route pour progresser sinon c’est le bide. Je dois dire que ce soir je dois passer avec Maurice un long moment sur l’atlas des courants pour dérouler le film des prochains 70 milles qui nous séparent de Québec. Nous sommes en période de vives eaux et les courants atteindront par moments 4 voire 5 nœuds. Les avoir avec soi est préférable, les avoir contre soi est interdit. Il faut par itérations successives et en estimant heure par heure notre vitesse fond le long de notre remontée vérifier si l’on peut arriver à Québec sans se faire impitoyablement refouler ou être obligé d’attendre à l’ancre dans un jusant infernal la renverse. Quand en plus il faut changer de port de référence des marées en route, que les cartes de courant découpent notre trajet en cinq tronçons qu’il faut recoller, qu’enfin les heures de marée sont données en zone horaire (Z)+5 HNE (Heure Normale de l’Est) ; froidement on lit que « le signe(+)indique qu’en additionnant l’heure normale au nombre d’heures de la zone horaire correspondante on obtient le temps moyen de Greenwich TMG. Il faut ajouter une heure aux heures indiquées dans les tables, lorsque l’heure avancée est utilisée ». Pour couronner le tout le jusant dure nettement plus longtemps que le flot à un endroit donné. Jamais vu un annuaire des courants et marées aussi tordu ! Chez nous nos tables de marée sont écrites directement en heure locale du jour concerné, point. L’heure locale du lieu où l’on se trouve est TU +… ou TU-…, point.

Il faut ensuite corriger les courants indiqués, donc notre vitesse fond, d’un facteur tenant compte de l’état de la marée (vives eaux, mortes eaux…). Une abaque donne le facteur à appliquer en fonction du marnage du port de référence. Actuellement la Lune dépasse son dernier quartier, nous approchons donc des vives eaux aux marnages et courants forts. Majorer de 20% les courants jusqu’à Sault-au-Cochon, de 50% ensuite jusqu’à Québec où le marnage atteint actuellement 5m.

Résultat des courses, après le déroulement successif du film à quatre reprises je conclus qu’en appareillant à pleine mer PM-1 de la Pointe-au-Père, soit à 9h, je devrais pouvoir arriver au Cap aux Oies à PM-3 sans trop refouler d’eau juste pour saisir le début du flot du passage difficile de l’île aux Coudres, pour atteindre Sault-au-Cochon à PM, puis atteindre la pointe aval de l’île d’Orléans à basse mer BM de Québec+2, soit 15h15 et arriver à notre marina de Québec à Pleine Mer de Québec juste avant que les eaux du St Laurent dévalant de Montréal ne se ruent pour nous refouler, soit une arrivée impérative autour de 18h30. En clair il va nous falloir réussir à chevaucher l’onde marée dans sa remontée du fleuve : nous faire lâcher est à éviter absolument sinon il nous faudra une marée de plus. BALTHAZAR : prépares bien ton turbo pour demain matin. En attendant allons dormir en espérant que toutes ces cogitations soient justes. On comprend quand même qu’il fallut beaucoup de mois aux voiliers de Jacques Cartier pour atteindre Québec depuis Gaspé en progressant par bonds !

Ce soir je n’aurai pas besoin de SUDOKU pour m’endormir.

A larguer les amarres à 9h-10 ce Lundi matin 26 Septembre pour cette étape compliquée de 70 milles. Temps brumeux, vent debout modéré en début de matinée, plus frais ensuite. Pour tenir l’horaire du Cap aux Oies à 12 milles il nous faut aller chercher le contre courant de la baie de la Malbaie en rasant la côte accore à 100m du rivage. Les contre courants dans les baies ce n’est pas du pipeau. Passage du cap pile à l’heure. Vers midi vingt le flot est maintenant bien établi pour négocier le passage de l’île aux Coudres. C’est la première fois que je remarque que les gros navires commerciaux malgré leurs vitesses élevées font comme nous, ils déboulent tous en même temps pour se présenter là au début du flot. L’un était même mouillé avant le Cap aux Oies pour l’attendre. Il nous dépassera plus loin après s’être remis en route derrière nous.

Au sortir de ce passage les fonds remontent et les navires commerciaux sont obligés d’emprunter un long chenal dragué jusqu’à mi-hauteur de l’île d’Orléans qui précède Québec. 10 mn de retard à Sault-au-Cochon. Nous empruntons ce chenal quitte à se faire klaxonner par un chimiquier américain grincheux alors que nous ne le gênons absolument pas car le courant dans l’axe y est plus fort qui nous porte maintenant à près de 10 nœuds. Après avoir longé une côte montagneuse couvertes de forêts et peu habitée l’île d’Orléans surprend : terre agricole très habitée, gros silos de grains, belles villas au bord de l’eau. A la pointe St Jean notre retard provoqué par un vent de bout frais culmine à 20 mn, mais ensuite notre marche s’accélère et c’est à 10,5 nœuds que nous passons la Pointe du Bout de l’île d’Orléans et déboulons dans la rade de Québec. Voilà au soleil couchant, perché sur la colline de la ville ancienne, l’imposante silhouette du château Frontenac, devenu un grand hôtel, à côté de l’ancienne forteresse française. A ses pieds un grand bateau de croisière est accosté. A 18h20, particulièrement satisfaits d’avoir négocié en une seule marée cette étape de 70 milles, avec 10 mn d’avance à l’arrivée sur notre plan de marche (notre vitesse fond aura quand même varié de 3,5 nœuds à 10,6 nœuds) nous tournons les amarres dans la marina du Yacht Club de Québec où une place à flot nous a été réservée pour y préparer l’hivernage à sec de BALTHAZAR.

Nous sommes agréablement accueillis là par André Audet, Directeur général du Club qui gère cette marina, homme affable, courtois, serviable et précis dans la conduite des affaires. Un très gros boulot attend Maurice et moi cette semaine pour mettre BALTHAZAR à sec et capable de supporter sans dommages l’hiver rigoureux de Québec où les températures de -25°C sont courantes et -40°C non exceptionnelles. A ces températures il faut éliminer toute eau résiduelle dans l’infinité de tuyauteries, de vannes, de siphons, de pompes, de réservoirs accumulateurs ou pas, qui peuplent les entrailles du bateau (circuits d’eau douce, circuits d’eau de mer, pompe à pied de l’évier, douches et douchette de bain sur la jupe arrière, jet de nettoyage de l’ancre et sa chaîne à l’avant du bateau, toilettes, dessalinisateur, circuits de refroidissement interne et externe du moteur et du groupe, circuit de chauffage, clims, circuit de refroidissement du congélateur etc…etc….). Je relis plusieurs fois avec Maurice, en la complétant, la check list que j’ai tapée sur l’ordinateur, tenaillé par la crainte d’oublier quelque chose. Vidanger notre maison de montagne du Serre est une plaisanterie à côté. J’apprends que l’on ne doit même pas tolérer qu’une noix d’eau reste prisonnière dans le boisseau d’une vanne refermée. A laisser ouverte toutes les vannes des passe coques. Pour chaque circuit il faut établir une procédure : quel tuyau débrancher où pour faire avaler par les pompes l’antigel -40°C, comment s’assurer que l’on a bien purgé et remplacé complètement l’eau par l’antigel non dilué, comment vidanger le chauffe eau horizontal que l’on ne va quand même pas remplir d’antigel, comment le bypasser pour faire circuler l’antigel dans le circuit eau chaude, comment purger la tuyauterie et le filtre charbon de la sortie de la membrane du dessalinisateur vers le réservoir etc…etc… quand vous aurez deviné en plus que cette p… de pompe ou ce bon dieu de filtre est très difficilement accessible derrière une forêt de tuyaux, que dans nos manoeuvres les pompes se désamorcent qu’il faut réamorcer, qu’il ne faut pas confondre l’antigel plomberie rose foncé pour les circuits « alimentaires » de l’antigel vert Diesel pour les circuits du moteur comportant des additifs anticorrosion toxiques.. Mais on a besoin de faire tourner le groupe pour avoir le 22OV (les Canadiens comme les Américains utilisent du 110V 60 Hz) pour faire tourner les pompes des clims et du dessalinisateur, mais étant déjà sur ber il faut remplacer l’eau de mer par notre tuyau d’eau branché à un robinet de la marina. Caramba ! le filtre à eau de mer travaillant normalement avec la dépression due à la succion de la pompe du circuit de refroidissement ne supporte pas la pression de la ville et son couvercle en plastique explose ! Coup de bol le couvercle de celui du moteur est identique ! je mets alors le groupe en route deux ou trois secondes avant que Maurice ouvre le robinet (il ne faut pas traîner car la turbine eau de mer n’aime pas travailler à sec) ; çà marche… Ne pas oublier de fermer le robinet trois secondes avant que j’aie arrêté le groupe…je n’ai plus de couvercle de rechange ! Certains lecteurs savent ce que c’est que de mettre au point des procédures ! Profitons en pour recharger à bloc les batteries avant leur long hivernage. Pendant que l’un verse le seau rempli d’antigel rose ou vert abreuvant la pompe de tel ou tel circuit l’autre ouvre un par un les robinets ou dispose un seau sous les échappements extérieurs et on crie stop c’est rouge ou stop c’est vert. Quand on ne s’entend pas c’est au marteau que se fait le signal ; il ne faut pas traîner car les pompes avalent goulûment l’antigel. Nous en consommerons au total 80 litres ! Le shipchandler commençait à me regarder bizarrement lors de mon troisième achat ! Il est vrai qu’à Québec ils ne sont pas habitués à de gros bateaux. Avec un densimètre gradué en température de tenue au gel nous contrôlons les résultats. Plusieurs fois il faut reprendre la manip jusqu’à ce que le petit instrument rempli avec une poire mette son indicateur rouge au-dessus du fatidique -40°C. En peu de temps l’œil apprend à juger la nuance de rose ou de vert et je savais ensuite à l’avance que mon contrôle serait bon ou mauvais. Quand vous saurez en outre qu’il faut assécher à la pompe à pied le reliquat du réservoir d’eau, à la bringueballe l’eau résiduelle du puisard, dégréer et mettre en sac le génois (qu’un homme même vigoureux ne peut soulever à lui seul) et le solent, sécher, plier et mettre en sac le zodiac, qu’il faut débarquer toutes les boîtes de conserves, alcools, jus de fruit, condiments, confitures, bonbonnes d’eau de secours… ce qui fait une montagne de cartons à descendre sur une double échelle de cinq mètres sous le vent et la pluie, de nuit, qu’il avait fallu auparavant charrier, laver et sécher en machine pour le ramener et le ranger l’ensemble de la literie et du linge du bateau, qu’il faut prévoir de bâcher le bateau pour le mettre à l’abri de l’accumulation de neige et de givre, vous comprendrez qu’après cinq jours de boulot intensif on pousse un soupir de soulagement en fermant le bateau Samedi soir 1er Octobre à 23h30 en espérant ne rien avoir oublié. Un grand Merci Maurice, sans toi je ne m’en sortais pas !

Mais si bien sûr, Dimanche matin de bonne heure au petit déjeuner après une nuit courte, nous apprêtant à quitter notre Couette et Café (comprenez en français Bed & Breakfast) pour prendre la route pour Montréal et le chemin de l’aéroport, il nous revient que nous avons oublié dans la fatigue de mettre de l’antigel dans le circuit de refroidissement du congélateur. Je demanderai au chantier de le faire. En plus le propriétaire du gîte, qui parle avec un accent canadien à couper au couteau à tel point que l’on est obligé parfois de lui demander de répéter, nous explique qu’à très basse température les flacons en plastique deviennent cassants et qu’il faut tous les évacuer alors que j’avais à tort semble-t-il considéré qu’il ne casseraient pas ! Il ira gentiment faire le dernier ratissage à bord incluant les quelques bouteilles d’alcool oubliées dans le coffre sous la banquette du carré. Merci Richard, tu prélèveras une bouteille de champagne que tu boiras à Noël à notre santé.

C’est donc dans une assez grosse Chevrolet surchargée que nous prenons la route de Montréal. Flore nous a gentiment proposé d’y héberger notre stock dans son garage souterrain. Ouf !

Demain à Paris je relirai une dernière fois la check list pour vérifier que cette fois-ci rien d’autre n’est oublié. Verdict : Début Mai 2012. Croisons les doigts !

Comme quoi une croisière dans les pays froids çà se mérite.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, Maurice, Dany et Flore (Lambelin)